Tirage au sort

Les pages qui sont présentées ici sous le titre court mais complet de Sauvage, avec indication de genre, roman, n'ont pas été trouvées, à moitié rongées, dans le double fond d'un tiroir secret, et pas davantage dans une malle de corsaire dans un grenier dans un manoir. La substance n'en a pas été recueillie de la bouche d'un mourant pressé de les voir pénétrer une oreille attentive. Elles n'ont pas été soustraites par abus à l'obscurité temporaire dans laquelle aurait voulu les confiner je ne sais laquelle de mes créatures serviles, personnages malgré elles du récit qui va suivre et pseudo-détentrices de ses prétendues annexes.

Le premier possessif de ces pages m'appartenant en propre, et pour peu qu'un possessif puisse être possédé, il n'y a pas de raison de repousser plus loin le moment de me nommer en clair, une fois pour toutes, c'est-à-dire de renvoyer tout simplement la lectrice à la couverture de l'ouvrage qu'elle tient entre ses mains fiévreuses quoique encore hésitantes, à la couverture et ses inscriptions.

On se dit des mots de bienvenue : enchanté ... très heureuse ... c'est entendu comme ça, et à chacun son rôle, qui n'est pas interchangeable. Si mon nom est en couverture, l'ex-libris est à l'intérieur, qui porte quant à lui le nom de la lectrice. Ce nom, je ne vais pas le dévoiler, d'autant qu'avec un peu de chance elle sera peut-être plusieurs. Qu'on se le dise, dès le début des gentillesses, avant que ne commencent vraiment les hostilités.

Donc, ce n'est pas à moi que la découverte d'un manuscrit complètement inconnu, dans une époque où la science historique est poussée à un si haut degré, parut presque miraculeuse. Personne n'est venu sonner à ma porte ou cogner aux persiennes, nul individu singulier, porteur d'une barbe de huit jours, tenant une liasse sous le bras à lui léguée par une main amie dans une circonstance romanesque. Non, la chance ne m'a fait tomber sur aucun vieux médecin possesseur d'une caisse de plomb, qu'il prétendait avoir déterrée dans les fondations d'un ancien ermitage qu'on restaurait. Ces pages, je les ai d'autant moins trouvées dans un déballez-moi-ça de manuscrits et de vieux papiers, que je les ai moi-même conçues. Je les ai d'autant moins dénichées dans une maisonnette du royaume d'Aragon en un lieu un peu écarté, que je les ai remâchées longuement, coulées fastidieusement comme du béton, noircies avec bonheur et simultanément peaufinées. Oui, ces feuillets, je ne les ai pas dégotés dans une soupière désaffectée, dans une baignoire transformée en débarras ou au fin fond d'un appentis humide; et pas davantage dans un chapeau, au bord des eaux végétales de la Marne, le 11 janvier l904. Je n'ai pas voulu courir le risque d'altérer, en y mettant du mien, la grâce un peu corrosive d'un prétendu journal écrit par quelque femme de chambre. Je n'ai pas eu à demander, pour prix de mes soins, la permission d'élaguer tout ce qui me paraîtrait inutile. Je n'ai pas attendu, les deux pieds dans le même sabot, qu'un mystérieux correspondant m'expédie des dossiers en m'enjoignant d'en préparer dès à présent la copie selon les règles de l'édition, mais de n'en rien publier avant le délai de rigueur. Non, ces lignes n'ont pas été trouvées parmi les papiers d'un quelconque voyageur en Europe centrale, en Afrique du Nord et en Extrême-Orient, qui se serait fixé depuis trois ans à Bouville, pour y achever ses recherches historiques sur le marquis de Rollebon.

De ce fait, que je crois désormais établi, je ne signerai pas l'amorce de cet ensemble d'un quelconque label fallacieux: « Les éditeurs ». Et je chercherai d'autres modèles pour l'indispensable précaution, la formule initiale de fictivité, qui porte en elle son pesant de doute, que j'espère délicieux, et son poison. Si poison il y a, j'aimerais en supprimer toute trace d'amertume.

Ce roman étant un conte, et ce conte un roman, il n'est pas absurde qu'on songe à débiter du compte du romancier lui-même les séquelles d'une apparence de ressemblance possible avec des lieux, des cris, des mots, des gesticulations ou des personnes qui ne sont pas du conte mais de la réalité fortuite. Est-ce que nous sommes d'accord pour que le verger du hasard n'ait pas donné, cette année, de ses trop fameux fruits ? Si un tel contrat pouvait aller sans dire, le dire ne lui enlèverait rien. En cas d'insatisfaction manifeste, le bureau des plaintes sera celui de l'auteur, plutôt que celui des personnages, lesquels n'ont pas plus de titres à passer pour des saints que le premier n'en a pour se dire le « bon » Dieu.

Ces quelques lignes liminaires, que - pareilles aux suivantes - je n'ai pas dégotées en Île-de-France au pied d'un vieux clocher, dans une petite maison, dans un grenier fermé à clef, dans le compartiment secret d'une malle déposée là par un prisonnier espagnol..., ces phrases, que je n'ai pas fait que châtier et parfaire à partir d'un manuscrit écrit à la prison de Newgate et jeté par hasard dans mes mains par un fou qui s'enfuit en courant, ne sont déjà plus des lignes ou des phrases liminaires. Il n'y a pas lieu de croire qu'elles furent écrites en 1827. Elles n'ont pas été rédigées par un capitaine Georges qui eût aimé que les lise un compagnon de la même cohorte. Elles ne sont ni décolorées, ni effacées, ni mutilées, ne sont pas précédées des mots « préface », « avertissement» ou « avis au lecteur », ni même du mot « prologue» auquel j'avais un moment songé. Elles ne seront pas interrompues par un intermède, puisque chacune, hormis la première et l'ultime, servira d'intermède à deux autres. Elles font déjà partie de la débandade encore obscure qui va rajouter sur les épaules des lectrices potentielles, qui pour la majorité s'en contrefoutent, un petit poids de synthèse de choses vues. Et si ces mots sont destinés à retenir l’attention de la cliente, s'ils y ont à ce moment tant soit peu réussi, il ne serait pas prudent de brûler cet avantage au moyen d'un grand blanc on bien d'un saut de page, ou d'un « chapitre deux » que n'aurait pas appelé un « chapitre premier », et de ne pas ainsi déboucher franco dans la narration et le milieu des choses par un point de cette histoire qui n'est pas au début, qui n'est pas à la fin, qui n'est pas au hasard, mais se déroule derrière le front d'un individu et sous sa propre plume traçant d' abord le mot Ceci, puis le mot est, puis les deux mots mon testament, suivis de quelques autres : Ceci est mon testament révoquant toute disposition antérieure, il ne léguera aucune marchandise de valeur à quiconque, mais un simple témoignage autorisé et peut-être abouti.

Oui, la civilisation qui avait poli Paul, la civilisation qui m'avait poli, moi, ne me portait plus dans son cœur, depuis déjà bien du temps, et n'avait pas de considération pour ce que je prétendais lui offrir en retour.

Jacques Jouet (Sauvage (premières pages du roman))