Un exemple de réécriture

  Dans sa série du 87ème district, Ed McBain met en scène un commissariat de la ville (imaginaire) d'Isola et ses policiers. Dans chaque roman, qui forme un tout, les héros récurrents sont décrits. L'inspecteur Meyer Meyer est l'un d'eux et son portrait, dont voici quatre exemplaires sur une quarantaine, est un des plus intéressants.

 
Des deux hommes installés dans la Mercury, l'inspecteur de seconde classe Meyer était le plus patient. C'était même le policier le plus patient du 87e District, sinon de toute la ville. Le père de Meyer se prenait pour un grand humoriste. Ce père, qui s'appelait Max Meyer, trouva spirituel de donner le prénom de Meyer à son fils. Il trouvait irrésistiblement drôle d'avoir un fils qui s'appelait Meyer Meyer. Déjà, quand on naît juif, il faut être très patient ; mais si votre plaisantin de père vous affuble d'un nom comme Meyer Meyer, il faut s'armer d'une patience surnaturelle. Meyer était donc patient. Mais faire de la patience sa principale vertu exige une certaine discipline et, comme on dit, il faut bien que ça lâche de quelque part. Dans le cas de Meyer Meyer, c'étaient les cheveux qui l'avaient lâché : à trente-sept ans, il était chauve comme une boule de billard.

Ed McBain, Le Sonneur (The Mugger)

Il y avait un inspecteur qui s'appelait Meyer Meyer. Son nom de famille était Meyer, bien sûr, et le père de Meyer l'avait affublé du prénom de Meyer, si bien que sa progéniture était devenue Meyer Meyer. Si un homme a jamais subi la moquerie à cause du nom qu'un parent irresponsable lui a donné, c'est celui-là. Mais pour Meyer, ces années de plaisanterie avaient produit une aptitude surnaturelle à la patience. La seule fêlure sur le vernis de l'extrême patience de Meyer se manifestait physiquement. Parce que Meyer Meyer était aussi chauve qu'une boule de billard, bien qu'il soit un homme jeune.

Ed McBain, Faites-moi confiance (The Con man)

[...] Meyer était un homme essentiellement patient. Son père s'était considéré comme un humoriste-né, et il avait trouvé du dernier comique d'affubler son rejeton d'un prénom parfaitement assorti à son nom de famille. Le résultat donnait Meyer Meyer, un chef d'oeuvre d'humour. Il se trouvait que par-dessus le marché, Meyer, juif pratiquant, vivait dans un quartier de protestants et de catholiques. Et si les gosses de la rue avaient eu besoin d'une excuse pour tomber à bras raccourcis sur le petit garçon, son double nom bien caractéristique tombait à pic. Aussi, avec les années, Meyer Meyer avait-il cultivé une patience inaltérable et une indulgence sans bornes pour les accidents de la vie en général et les facéties des papas badins en particulier. Cette patience n'avait laissé aucune séquelle, hormis un crâne absolument chauve avant que Meyer eût atteint la trentaine.

Ed McBain, Victime au choix (Killer's choice)

Meyer était la patience même. Cette patience lui était venue peu à peu au cours des années. Il faut dire que Max, le père Meyer, avait jugé très drôle de donner à son rejeton bien-aimé le prénom de Meyer. Ce qui fait que l'inspecteur Meyer s'appelait Meyer Meyer. Et de plus, Juif pratiquant, d'une famille de Juifs pratiquants, il vivait dans un quartier éminemment chrétien. Son double nom lui avait valu tous les sarcasmes, toutes les avanies, tous les affronts que peuvent valoir à un enfant un nom ou un costume qui sortent de l'ordinaire. Et Meyer Meyer avait fini par accumuler des trésors de patience. La patience est une belle vertu. Mais comme toutes les vertus, elle est difficile à acquérir. A trente-sept ans, Meyer était aussi prématurément que totalement chauve.

Ed McBain, Souffler n'est pas tuer (Lady killer)

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