NIGAUD !

 

- L'invitation de votre frère est très aimable ; je ne puis néanmoins l'accepter, ne tenant pas à devoir une promotion à la partie de mon corps qui se trouve à l'opposé de ma tête.

Il essuie le coin de sa bouche avec sa serviette ; regarde droit dans les yeux, bien d'en bas. Deux talons claquent ; la taille se casse légèrement, avec la rigueur de coutume. Le S. S. retourne s'asseoir. Chuchotis à sa table.

Retour le long des quais du Mecklenbourg. C'est le début du printemps. Les fleurs tombent en grappes des vasques et exhalent leurs parfums qu'il ne sent pas. Il est en colère. Honteux d'avoir été remarqué par ces chiens en rut. Il enrage. Ses études finies quitter cette ville. Ne jamais revenir dans ce restaurant. Les quais, eux, sont propres.

Cinq étages pour rejoindre sa chambre de bonne. Cinq étages d'un escalier de bois irrégulier dont il connaît chaque volute du colimaçon, chaque marche, chaque noeud du bois, chaque point d'usure. Et qu'il s'entraîne à monter chaque jour exactement au même pas, ni trop rapide (il ne faut pas prendre d'élan, que chaque pas pèse son poids), ni trop lentement (ne pas se laisser aller à l'indolence qui traîne). Il arrive en haut de la cinquième volée quand il perd son souffle. Il vient d'être frappé au diaphragme ; un second coup derrière la nuque l'engourdit. Une botte éclate dans ses côtes. Une deuxième. Une troisième. Il les entend rire. Des bottes très noires, parfaitement cirées. Qui le basculent dans l'escalier. Il roule. Ils le rattrapent. Rient. Le repoussent du bout du pied.

Ils lui marchent dessus en sortant de l'immeuble. Le silence se fait. Il ressent le froid du carrelage sur son front, sur ses mains, et quelque part en lui une sensation chaude qui coule.

Plus rien ne bouge. Une porte s'ouvre furtivement devant lui.

- Je vous l'avais bien dit, Herr Hornig, ne vous attaquez pas à ces gens. Vous n'y gagnerez rien. Asseyez-vous. Je vais vous panser, mais je ne peux pas vous garder. Vous devrez rentrer chez vous. Vous remonterez seul, je ne peux pas vous aider : on pourrait me voir. Je prends déjà bien assez de risques.

Cinq volées en colimaçon, avec les côtes cassées. Ne pas aller à l'hôpital, on ne le soignerait pas. Ne pas monter trop vite, sentir chaque pas, chaque élancement. Ne pas monter trop lentement, la lenteur est une faiblesse. Il se couche sur son lit de sangles sans enlever ses bottes.

 

« Messieurs, jeunes collègues,

je tiens d'abord à remercier Johan von Risen, mon ancien instructeur, le nouveau directeur de cette école dont je suis sorti il y a si peu de temps, de m'avoir fait l'honneur de donner mon nom à votre groupe. Promotion Klaus Hornig. Je suis très sensible à cette dignité que je ne crois pas avoir mérité, mais qui sonne bien à mes oreilles.

Rassurez-vous j'ai l'intention d'être bref, et d'aller à l'essentiel, ce qu'un policier doit toujours faire. C'est justement des devoirs du policier que je souhaite vous parler. Le premier d'entre eux est bien sûr de faire respecter la loi, toute la loi, mais rien que la loi. Cette dernière règle, vous le savez maintenant aussi bien que moi, les rapports de l'homme et de la société dans laquelle il vit. Celui qui devient dangereux pour cette société, pour les autres, doit être maintenu dans des limites où il ne peut nuire.

Il va de soi qu'une telle conception fixe également les bornes de votre action. Vous ne devez pas intervenir dans le domaine de la vie privée, de la religion ou de la croyance. Ne confondez pas les criminels et ceux qui vivent autrement que ce dont vous avez l'habitude. Ne laissez non plus personne vous dire où se trouvent le bien et où est le mal. Cela est inscrit en vous avant même d'être écrit dans les textes

L'Allemagne traverse des temps difficiles. Si vous voulez être des policiers, il vous faudra affronter des malfrats plus dangereux que les cambrioleurs ou les meurtriers. Je vous remercie d'avoir choisi cette voie, qui est la mienne aussi, le chemin le plus malaisé sans doute. Il va vous falloir du discernement et du courage. Celui d'être des policiers, de porter un uniforme sain et de le garder de toute flétrissure. Bonne chance. »

 

Un chemin en Pologne. boueux.

Un camion est garé un peu trop loin. Ses hommes gardent l'entrée. D'autres camions amènent des gens. On doit s'écarter pour les laisser passer. On ne voit pas vraiment ces gens. Mais quand ils descendent on a l'impression qu'ils sont trop nombreux pour la contenance des remorques où ils sont entassés. Puis ils montent dans l'autre camion, celui qui est garé là depuis hier. Par groupes de vingt environ. Un S. S. est grimpé sur le toit. Avec beaucoup de précautions, il verse lentement le contenu d'un sac dans la cheminée qui dépasse du camion. On dirait que l'on ne voit plus son visage, qu'il est mangé par quelque chose. Un long temps s'écoule en silence. Puis les portes s'ouvrent et une grande activité s'empare de tous ceux qui s'étaient reculés. Ils s'approchent, se courbent, se relèvent, transportent des fardeaux à l'écart. Tous ont le visage comme gommé et l'on ne peut voir ce qu'ils font. Vingt autres personnes montent dans le camion.

- Qu'est-ce qui se passe ici ?

Le S. S. sur le toit s'est arrêté de verser. C'est un masque à gaz qui cache son visage.

Il n'y a plus aucun bruit et dans le silence se détachent nettement des toux qui proviennent de l'intérieur du camion. Elles sont bientôt suivies de sons plus sourds. Puis de plus rien.

- Qu'est-ce qui se passe ici ? Pouvez-vous me dire ce que vous êtes en train de faire.

Il parle calmement, mais si froidement qu'il est bien difficile de ne pas lui répondre.

Le plus haut gradé a regardé l'homme sur le toit du camion. Celui-ci a fait un signe de tête fataliste, comme pour indiquer que la voie est libre, mais qu'il refuse de prendre la responsabilité de ce qui va suivre. L'officier S. S. approche lentement, précautionneusement, humant, mais avec incertitude, l'air, mais ne portant aucune attention à la boue dans laquelle il patauge et qui macule ses bottes.

- Lieutenant Hornig, le rôle dévolu à la police est de garder les deux débouchés de ce chemin. Vous avez placé vos hommes de chaque côté, et votre adjoint est au nord. Votre place est donc avec ceux du sud. Veuillez y retourner. Ce qui est en train de se dérouler ici n'est en aucun cas de votre ressort. Expérimentation d'une arme secrète. À votre poste.

- Mon colonel, depuis le temps que des cadavres sortent de ce camion, il me semble que l'arme dont vous parlez a été largement expérimentée. Que trouvez-vous à lui reprocher ? Que ses victimes toussent encore ?

Le ton calme toujours. À peine ironique, avec la raideur qui convient. Le S. S. s'est tu, et sort son Mauser de l'étui de ceinture. Pour la dernière fois il ordonne au Lieutenant Hornig de rejoindre son poste. Une petite pluie froide et glacée s'est remise à tomber. De petites vapeurs mauves se condensent au ras du sol et s'incorporent peu à peu à la boue.

- Vous êtes un imbécile, Hornig. Cherchez-vous à être un imbécile mort ? Retournez au débouché sud du chemin, rassemblez vos hommes et partez. C'est assez pour aujourd'hui.

Il essaie de faire claquer ses talons mais ne réussit qu'à faire sauter quelques gouttes de glèbe jaune un peu plus haut sur sa botte.

- J'écrirai à mes supérieurs. Ils sauront ce qui se passe ici.

Ils l'attendaient devant sa porte. Ils étaient deux. Cette fois ils ne l'ont pas frappé. Il a demandé l'autorisation de faire son paquetage, ils l'y ont autorisé, après lui avoir pris son arme. En descendant il a laissé sa clé à la concierge. Les portes de la voiture claquent.

 

Le camp est carré et couvre quarante-cinq hectares. Il est traversé de deux larges avenues perpendiculaires qui ouvrent sur quatre portes, situées au milieu de chacun des grands murs d'enceinte. Trois de ces portes sont toujours fermées, leurs serrures et leurs gonds sont soudés. Seule celle qui donne à l'ouest peut être ouverte. Les trains entrent par là. À chaque coin un mirador, et tous les cent mètres un autre, plus petit.

L'espace est divisé en quatre quarts. La gare en occupe un. Les trois autres sont constitués de baraquements de bois de dix mètres sur sept, orientés est-ouest, accolés les uns aux autres et emplis de châlits sans aucun semblant de matelas. Le centre, autour du carrefour est occupé différemment, divisé en quatre à son tour : la place d'appel, les bureaux du camp, les sanitaires, et, dominant le tout, le château des S. S.

Les Américains y pénétrèrent le dernier jour d'avril 1945.

 

Il entre dans la pièce, l'ancienne infirmerie. Ils sont quatre derrière une table. Trois hommes et une femme. Elle porte l'uniforme. Ce sont des ennemis.

- Asseyez-vous.

- Je vous remercie, je préfère rester debout. Je n'y suis pas parvenu souvent ces derniers temps.

Regards.

- Nous avons lu votre dossier. Pourquoi vous êtes-vous opposé aux S. S. ?

- Ils agissaient de manière non correcte.

- Que voulez-vous dire ?

- Ils ne respectaient pas les règles. Des sauvages. Des barbares.

Ils le regardent un peu mieux, s'attardent sur son visage. L'un semble sourire, mais ce n'est sans doute qu'un reflet sur ses lunettes. La femme ne sourit pas du tout. Elle est brune, moche, ses cheveux sont plats, mi-courts. Les deux autres ne disent rien, sans doute déjà plongés dans l'étude du dossier suivant.

- Vous vous êtes opposé à eux sachant que vous risquiez votre vie. À plusieurs reprises.

- Je n'ai fait que mon devoir.

- Le devoir d'un soldat n'est-il pas d'obéir aux ordres de son chef ?

- J'étais, je suis, policier et non soldat. Cela est important.

- Pourquoi ?

- Un soldat obéit aux ordres, mais un policier vit pour faire respecter les règles.

Ils le regardent longuement. Trois maintenant. Seul celui qui fume lit toujours.

- Avez-vous été maltraité dans ce camp par les autres prisonniers ?

- Pas vraiment. Ils m'ont pris pour un mouton (ils connaissaient ma profession), alors ils m'ont tenu à l'écart. Mais ils ne se sont pas attaqués à moi.

- Et vous n'étiez pas un mouton.

- Non.

Le grand homme blond se lève d'un coup.

- Êtes-vous communiste ?

- ...

- Vous êtes communiste.

- Mon père était policier, et son père avant lui.

- Ce n'est pas une réponse.

- Je ne suis pas communiste.

- Pourquoi auriez-vous pris tant de risques si vous n'étiez pas communiste ? Pour des juifs ?

- Je vous l'ai dit.

Ils ne le croient pas.

- Qu'allez-vous faire quand vous serez libéré ?

- Je reprendrai mon service dans la police.

La femme a disposé son dossier devant elle. Elle a pris en tampon sur un petit présentoir, l'a frappé sur un encreur et en a donné un coup sec sur le papier.

Communiste.

L'homme à lunettes secoue une clochette, comme celles que l'on agite pour sonner un domestique. C'est un G. I. qui entre. On lui dit quelque chose qu'Hornig ne comprend pas. Mais il sait que ce soir un train part pour l'Ukraine, il renverra les communistes chez eux.

Il sort de la pièce devant le fusil diagonal du soldat. Trois groupes attendent dehors, le premier rassemble les prisonniers qui peuvent rentrer dans leur famille ; le second, les hommes couchés qui vont mourir. Il s'agrège au troisième, qui s'ébranle, encadré de G. I., jusqu'à la gare par où ils ont débarqué. Il s'est allongé sur un banc.

Les trous entre les lattes du banc lui rentrent dans le dos. Il somnole et quelqu'un l'accueille au seuil de son royaume.

Il est Klaus Hornig, le conquistador. Il va vers le Pays d'Eldorado, l'endroit où le roi couvert de poudre d'or va se baigner chaque année dans le lac. Il pillera sa capitale tissée d'or. Il sera plus que riche et rira dans le soleil. Nous sommes cinq avec lui. Nous restons cinq. Nous étions six cents quand nous avons quitté Santa Magdalena, sans compter les Indiens. Nous restons cinq. Plus trois Indiens trop faibles pour porter les vivres moisis depuis longtemps, et trop égarés pour nous guider.

Trois Espagnols. Alonso Jimenez de Rezada a voulu évangéliser toutes les tribus que nous avons rencontrées, et n'a obtenu d'autre réponse que des flèches, les longues qui viennent par-dessus ou les très courtes en tir tendu, toutes meurtrières. Gonzalez Carpintiero qui était avec Cortès. Rodrigo Eleano de Guzman, un assassin. Nous le sommes tous. Et deux Allemands : Jacob von Raschen, payé par les Welser. Je suis Nicolas Eckenman. Charles, empereur d'Allemagne et roi d'Espagne nous envoie, mais nous n'avançons que pour nous. Nous laissons derrière nous trois mille cadavres.

Nous ne sommes pas montés sur le dos du fleuve, debout ou couchés sur des radeaux. Nous avons suivi le bord, les bottes enfoncées dans l'eau jaune, afin de ne pas nous égarer dans ce labyrinthe sans centre, dans ce filet qui nous a capturés il y a six mois. Le fleuve était notre seul repère, chacun de nos pas fut un gargouillement, des marais de l'embouchure du Rio Saltos jusqu'à ce matin. Nous n'avons pu faire un mouvement sans donner un coup de machette, un revers de sabre. Nous marchons depuis six mois, et il a plu pendant six mois. La pluie trop lourde perçait le toit de la sylve, qui nous privait du soleil sans nous abriter de l'eau. Même les Indiens ne pouvaient avancer ; quant à nous, nous étions engoncés dans nos armures, mais nous avions trop peur des flèches pour les quitter. Les chevaux enfonçaient jusqu'aux naseaux dans cette agonie de limon jaune, et n'en sortaient qu'au prix de soubresauts exténuants, les paturons couverts de sangsues. Rapidement Hornig resta le seul cavalier.

Nos vivres aussi ressemblèrent bientôt à de la boue. Nous avons essayé de chasser mais le gibier devenant rare (lui-même ne pouvait survivre), nous nous sommes attaqués aux serpents. Nous avons mangé les chevaux crevés, puis les valides, qui n'avançaient pas. Nous avons mis à bouillir dans notre urine le cuir de nos équipements. Nous n'avons très vite plus transporté que nos cadavres pour le repas du soir. Hornig ne regardait pas, il avançait sans cesse, jeûnant parfois plusieurs jours, les yeux rivés devant lui. C'est tout juste s'il semblait plus nerveux quand un coude du fleuve nous obligeait à un détour, plus épuisant encore.

Nous avons pillé les tombes des Indiens, dont la plupart ne contenait que des poteries. Chaque fois que nous capturions un sauvage, nous lui montrions une pièce d'or. Et toujours il tendait le bras vers l'ouest. Puis nous l'abattions et reprenions notre marche, Hornig en tête. Il ne disait rien. Son cheval avait succombé, rien ne paraissait pouvoir l'arrêter.

Nous restons six. Depuis une semaine, nous montons, l'air s'est fait plus respirable, la végétation s'est ouverte. Nous voyons de plus en plus clair et il a cessé de pleuvoir. Jacob et Alonso, malades depuis peu, semblent tirés d'affaire. Une lumière s'est allumée dans les yeux de Hornig et y reste fixée. Il a abattu les trois Indiens qui ne servaient plus à rien depuis longtemps déjà. Ce ne sont pas les derniers meurtres.

Ce soir nous sommes sortis de la forêt. Nous avons installé notre campement juste en lisière. Devant nous, jusqu'aux montagnes qui bordent l'horizon, s'étend une immense plaine cultivée, des champs, des prairies. Klaus s'est éloigné du camp et fume sa pipe à l'écart, il somnole. Demain nous serons au pays de l'homme doré.

Je pense, et je remarque aussi qu'il reste encore des traces de boue jaune sous le revers de mes bottes. Je l'effrite, la regardant tomber en poudre, puis me dirige lentement vers Klaus. Il ne me voit pas. La poussière d'or glisse devant ses yeux et lui cache aussi les animaux qui paissent, le maïs qui pousse, la coca, trois mille cadavres.

Je tiens la gueule du pistolet à un centimètre de sa tempe. Le chien tombe et la mêche fulmine. La balle sort du canon.

L'Histoire s'arrête.

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