Aux élèves de seconde 2
qui m'ont donné cette trame perverse
et les noms qui en constituent la chaîne

 

Chère lectrice,

 

je sais que vous êtes en chemin. Un vigile des éditions Gallimard vient de me téléphoner comme je le lui avais demandé après l'avoir grassement (ah ! ah !) payé. Il m'a averti que, comme je m'y attendais, le hangar où les exemplaires de mon dernier livre sont entreposés vient d'être cambriolé. Un blister a été découpé net d'un coup de cutter, et un volume dérobé. Cela s'est produit il y a trois heures. Le temps de vous mettre à l'abri, de sauter les pages pour en arriver à ce qui vous intéresse, de vous mettre en route, vous serez ici dans quelques heures. Vous savez qui tuer, j'ai juste le temps de rédiger ces quelques pages. Ce soir va se clore cette histoire, commencée il y a à peine trois ans. Vous êtes en route, dehors, pas loin. Il me reste peu de temps.

Quand vous ai-je connue ? Je ne saurais le dire exactement. Cela s'est produit très lentement. Je n'étais pas revenu à Saint-Étienne pour rencontrer quelqu'un. Je n'étais pas revenu à Saint-Étienne. J'étais seulement de passage dans cette ville, chargé d'un reportage sur les familles d'anciens mineurs. Puisque j'étais né là-bas, puisque mon père en avait été, avait dit le rédacteur en chef. Mort dans les crachotemements de la silicose, j'ai pensé, drôle de manière d'être de quelque part. Seulement à force de traîner dans les cités, j'y ai pris une petite chambre. J'ai prétendu que je voulais écrire un article de fond, une enquête. On m'a laissé faire, j'ai rédigé en trois mois Coup de grisou. Un roman policier sur la mine. Un fou qui tue en simulant le grisou. Cent cinquante exemplaires vendus en trois mois. Mon père, qui m'a rejeté quand je suis monté à Paris, n'aurait pas été fier.

Quelque temps plus tard le Puits Couriot a sauté. Au passage d'une visite de quinze touristes. Aucun survivant. La ressemblance des circonstances m'a frappé. Je n'y ai vu, avec une certaine gêne, qu'une coïncidence, un signe du destin. Une réponse ironique à ma perte d'identité, une petite voix qui cherchait à me dire qui je suis. Les policiers conclurent à l'accident, bien que la présence de grisou dans ces galeries abandonnées depuis longtemps par l'exploitation et souvent vérifiées ait été incompréhensible. Des savants plus ou moins médiatiques ont bredouillé sur les radios et à la télévision des explications encore plus incompréhensibles dont tout le monde se moquaient de toute manière.

J'avais reçu de Paris ma lettre de licenciement (étant donné, vu que, attendu le, écrivait le rédacteur en chef, traduction : faut pas se foutre de ma gueule), je me suis rassis à ma table et j'ai rédigé Meurtre à l'étagère. Je brûle quelques étapes, mais le temps fuit et vous approchez. L'assassin tuait une bibliothécaire d'un coup violent porté par un livre derrière l'oreille. Puis renversait sur elle l'étagère. Simple, mais comme il ne laissait pas de traces, il n'était pas pris. Vous êtes bien placée pour savoir que mes assassins ne sont jamais pris.

Le tirage ne fut pas très important, mais encore trop. Je me préparais à retourner à Paris (pour y faire quoi ?) quand je lus dans La Tribune que l'on venait de retrouver une des responsables de la Bibliothèque Municipale de Saint-Étienne le crâne défoncée par la chute d'une des étagères sur laquelle elle était en train de ranger un ouvrage particulièrement volumineux. Le coin de l'épaisse couverture cartonnée de ce dernier l'avait atteinte à la tempe et le rayonnage lui avait broyé le thorax en s'effondrant sur elle.

Croire au hasard, au destin, pourquoi pas à la Providence, tant qu'on y est, et pis quoi encore. Il y avait quelqu'un. Il y avait vous. Qui refaisiez mes meurtres fictifs. Copycat, disent les Américains. Mais je n'étais pas dans un mauvais film de série B. Tueur psychopathe, cela n'existe pas à Saint-Étienne, entre les Verts et les verres. L'idée s'insinuait pourtant en moi au fur et à mesure que je la rejetais, parce que je la rejetais. Plus je m'en détournais (t'es à Côte Chaude, mon gars, pas dans un bouquin de Michael Crighton), plus les whiskies s'accumulaient, moins je dormais. Il me suffisait pourtant de lire et de relire mes pages pour me dire que rien de tout cela n'était assez fortement écrit pour influer sur la réalité. Personne ne l'achetait. Personne ne le lisait, sauf quelques voisines (« Vous savez bien, c'est le fils du Jacques Lapeyre, celui qui est mort de la silicose en 1972 »).

Et puis pourquoi quelqu'un ferait-il cela ? Faut-il être fou pour imiter dans la réalité une fiction de meurtre ? Personne ne peut faire cela.

Les journalistes sont des charognards, je le sais, j'ai été les deux, journaliste et charognard. L'un d'eux a flairé l'odeur de la mort. Ce que les flics n'avaient pas vu (un accident, avait conclu l'enquête à la B. M.), il l'a collé en gros caractères sur la première page de la Tribune. « Un assassin reproduit les crimes d'un écrivain ». Personne ne l'a cru. Mais la police, à tout hasard, a dressé l'oreille, m'a envoyé un inspecteur. L'éditeur a distribué tous ses stocks, a fait réimprimer, a tout vendu de nouveau. Je suis devenu célèbre, et même un peu riche. Ce n'est pas qu'on me lisait. On cherchait les traces de la culpabilité, de la sueur, du sang, de la peur. Je me suis payé de meilleurs whiskies, beaucoup.

Toujours une bouteille posée sur ma table quand j'écrivais Le Défi. Savoir, être sûr, forcer l'autre à signer, à laisser une trace. Lui donner rendez-vous. Le tête-à-tête pour lequel vous êtes en route. Je me foutais de savoir pourquoi vous faites ça. je m'en fous toujours. Il ne manque pas de dingues ici bas ; l'explication vaut ce qu'elle vaut, elle me suffit et je ne suis pas sûr de valoir plus qu'elle ou vous. Cette fois j'ai tué une femme dans le parc de l'Europe. Elle était étouffée sauvagement avec les pages d'un livre de Dostoïevski, Le Double. La page de titre était ironiquement laissée près du cadavre, intentionnellement coincée par une pierre, car il faisait du vent ce soir-là. Deux jours après la sortie du livre, une femme fut assassinée au parc de Montaud, la gorge pleine des bonnes feuilles de Docteur Jekyll et Mister Hyde. La page 127 du Stevenson fut retrouvée sous le dos de la morte. Vous aviez bien compris mon rendez-vous, vous confirmiez.

Je savais.

Mon éditeur savait. Mes « lecteurs » savaient. Je suis entré dans la plus haute tranche des droits d'auteur.

Les flics savaient. Ils se sont installés chez moi. Ont épluché mes brouillons, mes comptes en banque, mon emploi du temps, mes fréquentations. Ont trouvé des alibis auxquels je ne songeais même pas. Je ne savais pas que je connaissais tous ces gens. Pas de tueurs à gage. Rien. Ils avaient repris l'enquête du Puits Couriot, celle de la Bibliothèque. Il m'offrent une dernière occasion de sourire : leurs études scientifiques ont déterminé que vous étiez une femme, plutôt petite et apparemment d'une bonne société, prof sans doute. Vous savez comme moi qu'ils se trompent toujours. La personne qui entrera dans cette pièce sera peut-être un grand camionneur débraillé, ou un monsieur en chapeau mou. Je ne le saurai jamais.

Marcel Lapeyre Qui gagne ? Mon dernier livre. Vous venez de le parcourir à toute vitesse. Cherchant la page qui vous concernait. Cherchant qui tuer. Me cherchant à travers les pages. Vous vous êtes mise en route. Vous êtes certaine que c'est un piège, que mon appartement est truffé de policiers, mais vous devez venir, même s'il y en avait un derrière chaque plante verte et chaque bouteille de bière dans le frigo. Je suis seul, ce ne serait pas le cas si les flics avaient lu les brouillons que je rédigeais pendant qu'ils retournaient mes meubles et arrachaient mes lambris à la pince-monseigneur. S'ils avaient été capables de les comprendre. Mais bon, les flics.

Il n'y a pas de piège, seulement un pari. Vous ne pourrez pas refaire cette mort-là.

Je viens d'entendre claquer le pêne de la porte-fenêtre de la terrasse. Vous avancez précautionneusement le long du corridor moquetté. Dans quinze secondes vous entendrez aboyer, comme on dit dans les séries B, mon revolver Manufrance.

Je serai mort.

Vous serez seule.

Sans au-revoir,

Marcel Lapeyre.

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