loge de Gengis Khan

20 mai 2008

Nous avons nos héros. Nous aimons prononcer leur éloge : Jaurès, de Gaulle, Napoléon, qui sais-je? Avons-nous besoin de héros, d’ailleurs ? Certes non. Essayons seulement de nous trouver nous-mêmes. Mais pour cela, nous avons besoin de références. Permettez-moi de vous présenter aujourd’hui comme référence un personnage inattendu, à la mauvaise réputation : Gengis Khan.

N’attendez pas de moi que je vous affirme que c’était un brave homme ; ce n’est pas le cas, aucun doute, c’est un franc massacreur, sanguinaire autant que faire se peut. Sur ce plan-là, rien à dire : 75 000 personnes, hommes, femmes, enfants et vieillards passés au fil de l’épée à Samarcande en 1220 ; 60 000 à Herat l’année suivante. C’était un homme de principes, et il les appliquait : dans une ville qui ne se défendait pas, il se contentait de décimer l’armée ; dans une ville qui se défendait, il massacrait la population entière. 60 000, 75 000, c’est beaucoup, et ces villes n’étaient pas si peuplées à l’époque. Mais en même temps, par rapport à ce que nous avons pu produire au XXe siècle, il ferait presque un peu petit joueur. 45 000, rien que pour les massacres de Sétif, perpétrés en Algérie par l’armée française, le bras armé du pays des Droits de l’Homme, le 8 mai 1945. 40 000 Malgache tués par les mêmes entre 1947 et 1948. Et je ne parle pas des bombes, recouvertes de graffitis, signatures et injures, lâchées en août 1945 sur des bourgades côtières japonaises qui présentaient à peine un intérêt industriel ou stratégique : 75 000 morts en un claquement de doigts le 6 août, 40 000 le 9, peut-être 500 000 jusqu’à aujourd’hui. Laissons de côté les divers génocides, fort bien répartis sur les continents, qui ont marqué le siècle dernier.

Et d’ailleurs à l’époque où Gengis Khan courait les steppes mongoles, nos ancêtres s’étaient lancés depuis un siècle à l’assaut stupide du Moyen Orient, prétendant délivrer le tombeau du Christ, massacrant, avant même les Sarrasins, les chrétiens d’Orient, les Orthodoxes. De cette épopée dérisoire et sanguinaire, les Croisades, l’Europe a tiré, pour tout bénéfice, en tout et pour tout, l’abricot, l’aubergine, et le savon d’Alep (devenu de Marseille).

Ne pourrions-nous cesser, nous autres Européens, de donner des leçons de morale au monde entier.
Pensons à nos propres héros guerriers, Alexandre ou Napoléon par exemple, avec lesquels nous ne sommes pas d’accord peut-être, mais qui ne représentent pas pour nous l’horreur des hordes guerrières, Pourtant bien des braves gens aussi : le second a mis l’Europe à feu et à sang, avec des batailles tournant en moyenne autour de 30 000-40 000 morts. Le premier a empoisonné son père (bon, Gengis Khan a tué son demi-frère et fait décapiter ses cousins, autres princes mongols. La famille !)

Mais nous avons tous dans l’esprit l’image de hordes barbares chargeant. Nous avons vu des films à ce sujet, et nous pensons aussi aux Huns, aux Goths et aux Alains (et aux Francs…?). En oubliant au passage que ces invasions dites barbares marquent la naissance de l’Europe. La charge elle-même, ou du moins son image, crée une panique. Mais réfléchissons un instant : vaut-il mieux un tapis de bombes bien organisé par de compétents ingénieurs, à Guernica ou Dresde ? Ou une seule bombe ? Ou bien des armées bien en ordre qui écrasent tout sur leur passage, comme celles de la Rome Antique, du IIIe Reich ou des actuels USA ? Évidemment, dans l’esprit cela ne crée pas la même panique, dans la mesure où c’est ordonné. Mais je ne suis pas sûr, qu’au-delà de l’image et de la peur qu’elle peut créer, cela fasse vraiment une différence pour les massacrés.

Pas un brave homme donc que ce Gengis Khan, mais pas pire que bien d’autres, dont nous avons fait nos héros. Reste à savoir pourquoi j’entreprends de prononcer l’éloge de ce massacreur-ci, plutôt que de ceux-là.

Si je prononce aujourd’hui l’éloge de Gengis Khan, ce n’est pas parce que c’est un homme d’une grande intelligence et d’une fermeté d’âme hors du commun, ce qu’il est. D’une manière général, les Mongols, coincés entre la montagne et la steppe, bénéficiant de quelques semaines d’été, sont des gens solides et durs, ce n’est rien de le dire. Certes Genghis Khan, quant à lui, n’est pas, malgré les difficultés qu’il a pu rencontrer dans ses débuts, un homme du peuple, il est de sang royal. Son père ayant été empoisonné alors qu’il avait 9 ans, Tèmudjin, c’était son vrai nom, fut retiré de chez un allié, qui avait été chargé de son éducation. Ce dernier n’avait pas encore appris la mort de son frère, sinon il aurait peut-être bien gardé son élève en esclave. Il fut ensuite abandonné, avec sa mère et ses frères, par son clan. Il durent survivre de la chasse et de la pêche, de racines parfois. Ils auraient dû mourir, mais survécurent néanmoins, ce qui est déjà en soi un exploit. Plus tard, capturé par les membres du clan après s’être caché neuf jours dans la forêt sans rien manger ni boire, il dut se traîner pendant des mois, une cangue autour du cou, toujours en risque d’être exécuté. Alors qu’il venait de s’évader, quelques mois plus tard, des maraudeurs volèrent à ses frères huit chevaux sur les neuf qu’ils possédaient : il partit seul à leur poursuite et récupéra ses chevaux à grands risques, avec l’aide d’un allié qu’il s’était fait en route.

Combien de temps dans sa jeunesse passa-t-il dissimulé dans des huttes de branchage qu’il avait construite lui-même, cherchant à échapper à ses innombrables ennemis ou attendant simplement les événements ?

Sans pitié il a su aussi faire preuve de grandeur d’âme, faisant son bras droit d’un archer qui l’avait blessé de loin, avec audace et habileté.

L’ensemble de ces traits fait de lui un être extrêmement charismatique. Mais ça n’explique nullement pourquoi j’ai décidé de prononcer son éloge. Rien n’est plus dangereux que le charisme d’ailleurs. Le mot est de la famille de « charme », de Carmen, et renvoie au domaine de la magie. Libre à chacun de se laisser hypnotiser, ce n’est pas mon choix.

Si je prononce l’éloge de Genghis Khan, ce n’est pas non plus parce que c’est un grand général, un stratège hors-pair. Il l’était sans aucun doute, mais cela ne m’intéresse pas. Quand il s’est évadé après sa capture par son clan, il s’est servi de sa cangue comme d’une aide. Il a d’abord assommé son gardien avec, puis s’en est servi comme d’une sorte de bouée pour filer en flottant au fil de la rivière qui passait derrière le campement. Utiliser le handicap comme aide, c’est là une méthode bien orientale.
Du fin fond de sa misère initiale, il sut toujours nouer des amitiés. Certaines durèrent toute sa vie, d’autres s’achevèrent comme finissent souvent les alliances diplomatiques : dans de nouvelles batailles. Petit à petit, mois après mois, il sut rassembler autour de lui des membres des tribus, et reconstituer un clan.

Sa vie ensuite n’est qu’une longue suite de batailles, d’alliances et de contre-alliances ; il vainquit les autres tribus mongoles, s’alliant et se désalliant avec une grande lucidité avec les uns et avec les autres. Je ne vais pas entrer dans les détails de ses luttes avec les Kèrèit, les Merkit, les Naïman, et autres Tatars, Toumat, Tangout, où il sut faire preuve d’une grande capacité d’adaptation à toutes les situations, militaires, de terrain, diplomatiques. Il sut user de la rapidité quand il le fallait, de la ruse par exemple en augmentant son nombre de feux pour faire croire son armée plus importante. Il sut massacrer pour terroriser, et c’est tout ce que l’on retient de lui, mais il sut aussi pardonner à ses ennemis, et leur donner même des charges importantes dans son administration.

Mais ce n’est pas pour ça que je prononce l’éloge de Gengis Khan. Les massacreurs, doués ou pas, ça n’est ma tasse de thé.

Si je prononce aujourd’hui l’éloge de Gengis Khan, ce n’est pas enfin parce que c’est le fondateur du plus grand empire jamais créé d’un seul tenant, et sans doute le mieux organisé. Alors que les empires de la steppe se créent et disparaissent en quelques années, dès qu’il fut nommé roi par ses pairs, à l’âge d’environ vingt ans, il prit le nom de Gengis Khan, qui signifie quelque chose comme Souverain Océanique, c’est-à-dire Universel ; il ne se contenta d’ailleurs pas du caractère somme toute honorifique de ce titre. Les Mongols s’étaient seulement, croyaient-ils, donné un chef ppour la chasse ou la bataille. Ils étaient assez loin du compte.

Nommé une deuxième fois Khan en 1106, il fonda son empire en rassemblant les tribus mongoles, ce qui était son but essentiel. Il s’était documenté, interrogeait sans cesse ceux qui circulaient à travers les plaines de Mongolie, connaissait l’existence des grands royaumes sédentaires situés tant à l’est qu’à l’ouest de la Mongolie, et la manière dont ils étaient organisés, et sut en tirer des conséquences. Il s’occupa d’accord de l’organisation militaire et administrative. L’État de Gengis Khan est féodal et militaire ; il est divisé en trois grands territoires, qui alimentent chacun un des trois contingents de l’armée, eux-mêmes divisés en myriades, puis en centuries et dizaines. Toutes ces divisions sont pourvues de chefs choisis parmi les anciens compagnons de Gengis-Khan. Les préfets mongols sont doublés hors de Mongolie par des dignitaires locaux.

Gengis Khan favorisa un certain développement de la culture en adoptant l’écriture ouïgoure comme écriture officielle. Il sut comprendre que les empires ont besoin de l’écrit.

Il régla toute sa succession de manière telle qu’elle fut respectée et que son empire ne fut pas démembré avant longtemps. Mieux que Charlemagne. Largement mieux qu’Alexandre ou Napoléon.

Ceci dit, vous savez, moi, les bâtisseurs d’empire, comme disait Boris Vian…


Si je prononce aujourd’hui l’éloge de Gengis Khan, c’est parce que sa trajectoire peut être pleine d’enseignements pour la nôtre.

Il se lança à la conquête de l’Asie centrale, jusqu’en Iran. C’est sur ce chemin qu’il prit Boukhâra et Samarcande. Il ne s’arrêta que sur le bord de l’Indus. Bizarrement, alors qu’il avait détruit la civilisation musulmane d’Asie centrale, il s’intéressa à l’Islam, aux principes coraniques, fit administrer ses conquêtes par deux préfets musulmans. Il adopta les principes islamiques, considérant que ça n’était pas très différent des différentes religions qu’il connaissait, refusant toutefois le pélerinage à la Mecque, puisque pour lui Dieu est partout.

Il envoya ensuite deux de ses fils, au travers de la Perse, du Caucase, razzier le sud de la Russie.
Il entreprit la conquête de la Chine, alors soumise à une dynastie mandchoue, se lançant d’abord dans des razzias en 1205, 1207 et 1209. Puis il mit le siège devant la Grande Muraille en 1211-1212. Pas de manière très efficace d’ailleurs. Les Mongols n’avaient qu’une cavalerie, ne possédaient aucun art de l’ingénieur. En 1213 il s’allia avec les Kitaï, anciens Mongols sinisés et avança peu à peu sur la route de Pékin, qu’il prit en 1215. Mais ce n’est guère qu’en 1223 que les Mongols finirent par s’installer durablement dans la Grande Plaine chinoise.

Les raisons de cette aventure militaire étaient multiples : recherche de conquête et de pouvoir bien sûr ; la Chine est un pays riche. Quand ils regagnèrent la Grande Muraille en 1213, les Mongols traînaient des chariots remplis d’or et d’argent, de soieries de luxe, de bétail et de chevaux, sans parler des esclaves. Revanche aussi, contre des avanies anciennes : les Chinois avaient traité, en des temps anciens, les Mongols avec une violence rare, les torturant, les exécutant de manière souvent très imaginative.

Mais surtout il me semble qu’il y a là un désir de civilisation. Les Mongols, arrivés en Chine, furent stupéfaits et fascinés devant le spectacle qui s’offrait à leur vue. Ils découvrirent la Grande Plaine où chaque pouce de terrain était cultivé, où les petites villes de marché s’étendaient sur le bord du fleuve, où de loin en loin les forteresses dressaient leurs murailles protectrices. À Tsi Nan , célèbre par ses belles fontaines jaillissantes, sa colline pleine de grandes statues de Bouddha, ils purent avoir la vision de ce qu’était une grande ville chinoise. Dix ans plus tard ils ressentirent le même choc à Samarcande, ses canaux, ses bassins, ses fontaines, sa mosquée-cathédrale, ses soieries, ses tissus lamés d’argent, ses melons envoyés jusqu’à Bagdad dans des boîtes de plomb remplies de glace.

Gengis Khan rencontra un grand lettré chinois, Ye-liu Tch’ou-ts’ai. Il apprécia que ce dernier refuse de trahir ses anciens maîtres, et il l’attacha à sa cour nomade. Ce dernier était un astrologue, un devin et un grand médecin. Lors des pillages, il se contentait de prélever sur le butin général quelques livres et des drogues médicinales. Il lui arriva de se servir de la faveur dont il jouissait pour révoquer des ordres barbares ; il démontrera à Gengis qu’au lieu de ruiner les cultures et de massacrer les paysans, il serait plus intéressant de les laisser travailler et de les imposer, qu’il vaudrait mieux garder la source de la richesse au lieu de brûler les villes. Il finit par déclarer au conquérant mongol qu’un empire « conquis à cheval » ne peut être « gouverné à cheval ». C’était risqué mais, à l’inverse de Denys de Syracuse et de Frédéric II de Prusse qui firent subir des avanies respectivement à Platon et Voltaire, contrairement à Alexandre le Grand qui fit tuer Callisthène, un philosophe neveu d’Aristote dont il se faisait accompagner dans ses campagnes, Gengis Khan ne retira jamais sa protection au lettré chinois.

Il s’adjoignit plus tard la compagnie d’un autre sage chinois, taoïste celui-ci, Tch’ang-tch’ouen. Ce dernier refusa de se prosterner devant lui, de boire la boisson alcoolisée qu’il lui offrait, et de dîner chaque jour avec lui. Cela n’empêcha pas Gengis Khan d’écouter les leçons du philosophe

Envahissant la Pologne, l’Iran, la Chine, s’intéressant à leurs cultures et à leurs religions, il manifeste ainsi la volonté de sortir des steppes, par l’ouest ou par le sud. Même si dans un premier temps son action semble avoir plutôt tendance à étendre la steppe, en détruisant de riches civilisations.

Si je prononce aujourd’hui l’éloge de Gengis Khan, c’est qu’il est l’exemple quasi-unique dans l’Histoire d’un chef de guerre qui fait le chemin de la barbarie à la civilisation.Si je prononce aujourd’hui l’éloge de Gengis Khan, c’est parce que lui désirait sortir de la barbarie pour aller vers la civilisation, alors que j’ai parfois l’impression que nous prenons le chemin inverse.

Pour ne donner que deux exemples.

Aujourd’hui le pays censé être la plus parfaite démocratie du monde, celui qui a lancé les bombes dont je parlais au début, détient sans jugement dans une prison dont la forme même est une torture, et qui est condamnée par toutes les institutions juridiques internationales, des êtres humains ramassés plus ou moins au hasard et dont manifestement on ne tire aucune information pertinente.

Récemment, dans cette démocratie, un texte de loi a été voté interdisant l’interrogatoire par simulation de noyade, la « baignoire », une pratique que le manuel de l’armée américaine assimile à un acte de torture (on se demande ce que ça pourrait être d’autre). Le président américain a opposé son véto à la loi l’interdisant. Notons que les séries télévisées américaines ont diffusé, de 2002 à 2005, 624 scènes de tortures qui, dans l’immense majorité des cas, étaient le fait non des « méchants », mais des héros. Enfin, au cours d’un colloque à Ottawa en juin 2007, un juge à la cour suprême des États-Unis a justifié la torture en se fondant non pas sur des textes de droit ou des arguments philosophiques, voire sur une nécessité pratique, mais sur Jack Bauer, le héros de la série télévisée 24 heures. Quand un pays qui domine le monde prend comme base de son droit un héros fictif et vecteur de propagande, ce n’est pas la démocratie qui recule, c’est la civilisation.

Chez nous, pour cesser de parler des autres, combien d’enfants de moins de six ans, qui devraient être à l’école maternelle, ou même pas encore, se retrouvent placés dans des centres dits par euphémisme « de rétention », des prisons pour être clair, parce que leur parents sont sans papier ? Combien de mères ou d’enfants se sont déjà jetés par des fenêtres ? Combien de grands-pères ont été arrêtés pour avoir défendu leurs petits-enfants ? Combien de citoyens ont eu des ennuis judiciaires quand, par simple réflexe civique, ils se sont opposés à la violence manifestée à l’égard des faibles ?

Saurons-nous retrouver le chemin que Gengis Khan, le barbare sangunaire, a su prendre, et revenir à la civilisation que nous croyons représenter, et dont nous nous éloignons chaque jour ?